03/04/2015

ETAT DES LIEUX

On s'habitue à l'opulence, jamais à la pauvreté. Genève cache ses pauvres, les nie, voire les renie. C'est un phénomène qui tient sans doute son explication dans la longue prospérité helvétique, dans cette image d'Epinal d'une Helvétie prospère.

La pauvreté est sale, elle est honteuse. Forcément. « On n'est pauvre que parce que l'on est un raté, ou un profiteur ». Parce que l'on ne « veut pas s'en sortir ». Parce que « c'est plus facile de vivre aux crochets des autres ou de la société ». C'est ce qui se murmure en tout cas.

 Mais, suite à une séparation ou à un divorce combien sont-ils de pères à la rue ? Je l'ignore, mais cela a été mon cas. Les décisions des juges sont rarement en faveur des pères quant il s'agit d'attribuer le droit à la garde de l'appartement. Un jour, il a fallu que je quitte ce qui fut chez moi, sans savoir quand je retrouverais un toit. Combien ont été, comme moi, sdf, le sont peut-être encore et dorment dans leur voiture ou ailleurs ?

Suite à une faillite ou à des mauvais payeurs combien ont vu leur salaire fondre ou disparaître complètement ? Je l'ignore, mais cela a été mon cas, et comme toutes ces centaines (milliers peut-être) de personnes, je tente centime après centime de rembourser des dettes, qui – forcément – interdisent l'accès à un bail. Combien sont-ils autour de nous à vivre cela ?

Suite à des poursuites, combien doivent vivre chez des proches, ou chez un membre de leur famille, ou se retrouver en sous-location ? Là encore, les statistiques restent floues. Officiellement 1'300 personnes sans logement à Genève, c'est sans compter ceux qui sont hébergés chez des amis, comme je l'ai été il y a quelques années, ou il y a quelques mois, contraint de retourner chez ma mère (à plus de 50 ans) pour pouvoir passer mes week-ends de garde avec mes enfants. Aucune statistique ne met cela en lumière, tous ces mal-logés sont invisibles et cette invisibilité entretient une bonne conscience collective : « en Suisse, à Genève, au XXIème siècle, personne n'est abandonné ».

Encore faut-il appeler au secours, oser sortir de cette situation. Elle n'est pas honteuse, cette situation, oui, mais allez l'expliquer à celui qui la vit. Combien dépriment au point de ne pouvoir faire valoir leur droit à une aide de l'Hospice ? Je l'ignore, et pourtant j'ai passé par cet épisode ; mon dossier est toujours ouvert d'ailleurs et je découvre l'incroyable : je fais partie de ces personnes qui sont bien en dessous du seuil dit « de pauvreté » mais juste au-dessus du barême me donnant droit à une aide de l'Hospice. Il faudrait que je laisse tomber mes six heures hebdomadaires d'enseignement pour y avoir droit. Incitation à ne pas travailler ? Certains peuvent le comprendre ainsi, il faut être solide pour rebondir et se dire qu'on se passera de cette assistance. Mais combien n'ont pas le choix, pas la force ? Combien sont-ils réellement, à Genève, dans ce no man's land entre au-dessus du barême de l'Hospice et en-dessous du seuil de pauvreté ?

On ignore aussi que tout demandeur d'assistance ne pourra obtenir de prestations du chômage s'il n'a pas d'adresse.

Imagine-ton le quotidien d'une famille ou d'une personne face à ces situations d'urgence, où tout se vit au jour le jour ? Comment font-ils ? La population se le figure-t-elle ? Je ne me suis représenté cela qu'après avoir vécu de longs mois avec un budget de 8 francs par jour, et je n'en suis pas encore sorti.

Traverser toutes ces épreuves rend plus fort, dit-on. Personne n'a le droit de le dire ou de le prodiguer comme conseil qu'il ne l'aura traversé auparavant. Et encore !

Qui ne s'est pas retrouvé expulsé de son logement d'une heure à l'autre ne peut comprendre ce qu'il faut de ressources, de force, pour mener le combat, prouver son bon droit, sa légitimité. Une sous-location qui tourne mal. Se retrouver avec son fils devant une porte close et ne plus pouvoir rentrer. Traverser cela, même quand la loi est de son côté, est une épreuve. Saisir la police, actionner la justice pour être finalement réintégré dans ses droits élémentaires.

Combien ignorent leur simple droit.Toutes ces étapes de la précarité créent cette fameuse fracture sociale. Qui s'en soucie réellement ? La culpabilisation est savamment entretenue alors les « exclus » se taisent, se cachent, donnent à leurs proches un change que la pression sociale impose. C'est pourquoi il faut parler, il faut dire. Faire rendre gorge à tous ces moralisateurs qui fustigent les prétendus profiteurs, les « assistés » comme ils disent, les « inutiles sociaux » ai-je lu quelque part. Et s'interroger sur qui sont les véritables profiteurs.

Voilà pourquoi il faut se battre. Voilà pourquoi je veux porter ces combats, loin. Parce ce que ce qui rend indignes tous ces exclus, c'est le regard, c'est le jugement, c'est la morale de ceux qui ne savent pas.

Aujourd'hui, je suis prêt à défendre ces exclus, ces invisibles, ces muets. Car je suis des leurs.

On s'habitue à l'opulence. Jamais à la pauvreté.

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Commentaires

Bonjour !
Comme je vous comprends, j'ai passé par les mêmes problèmes, qui m'ont menés au social, qui en réalité n'a rien de social saut le nom..
Je sais exactement de quoi vous parlez , et le fait d'être une femme ne m'a rien épargné .
J'ai du fuir mon logement, avec seulement deux valises et mes deux enfants, plus de logement, oas de travail et la seul proposition était de me loger dans un foyer pour seulement 3 mois et après , rien aucune autre solution .
J'ai beaucoup galèré et aujourd'hui encore j'en paie les conséquences .
Le social, n'est pas à la hauteur, il ne parlent que finance avant même de considérer les personnes et leurs reeles besoins.
Mon histoire est tellement longue que je pourrais en faire un romand.
J'ai même subi le chantage du service social , qui place les personnes en activités auprès d'associations humanitaires, qui profitent du système
Pour exploiter les gens !

Voilà, je pourrais continuer pendant des heures à partager également les déboires de gens que je connais bien et qui sont dans des situations identiques voir pire que la mienne.
Je vous souhaite bien du courage et vous fais part de toute ma compassion .
Il n'y acquérir la solidarité qui fera changer le monde et ébranler ce système , mis en place par les spéculateurs et le capitalisme .

Meilleurs pensées !
Maria

Écrit par : Maria | 04/04/2015

merci pour votre témoignage , au combien pertinent . On ne veut pas voir l'indigence et la pauvreté car elle nous fait horriblement peur , inconsciemment . Alors, notre cerveau nous la rend opaque pour nous éviter de nous dire . Et demain , si c'était nous ! Alors , pour les valides du capitale, on s'arrête et on aide, car il suffit qu'un seul être souffre moins et le monde est déjà meilleur .

Écrit par : Reginald | 04/04/2015

Bravo d'avoir osé écrire ce que vous pensez de la société telle qu'elle traite ceux et celles qui n'ont pas eu l'heur de naître une cuiller en argent dans la bouche !

Écrit par : Lise | 04/04/2015

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