22/04/2014

LA GREVE OUBLIEE

 

Par deux fois déjà j'avais voulu me joindre à eux, me montrer solidaire de leur action. Par deux fois, des impératifs professionnels ou familiaux m'avaient détourné de cette envie de monter à Cointrin. Et puis ce n'était pas grave, je pourrais une autre fois.Aéroport, grève, gate gourmet

 

L'autre fois, ce fut mercredi dernier. Le 16 avril. Une date comme une autre pour chacun de nous. Pour eux, le 215ème jour de grève. Eux ? Les quelques employés de Gate Gourmet à faire grève « contre une multinationale qui, après avoir licencié tout son personnel l’a réengagé à des conditions salariales et sociales inférieures alors que l’entreprise, active dans le catering sur des dizaines d’aéroports à travers le monde, affiche des bénéfices millionnaires *». Avec un cynisme digne d'un personnage de Shakespeare, après avoir dénoncé la Convention Collective de Travail et proposé de nouveaux contrats (avec une date butoir pour les signer, ne laissant ainsi que peu de choix), leur direction déclare « il n'y a pas eu de licenciements, nos 153 employés sous l'ancienne CCT ont accepté les nouveaux contrats, et il n'y a pas eu de départs, donc c'est qu'ils étaient satisfaits de partager ces conditions ».

 

Me voici donc enfin devant ces quelques femmes et hommes installés crânement dans un chalet de bois, construit de leurs mains, sous les fenêtres mêmes de leur employeur.

Sept mois de grève, sept mois d'attente, sept mois de sacrifices, sept mois de menaces. Leurs collègues ont baissé les stores des fenêtres des ateliers, comme s'ils ne voulaient pas les voir. Comment ne pas les voir pourtant ? Ils vivent plus de huit heures par jour dans ce chalet de 18 m 2 : une cuisine extérieure, une pièce principale avec bancs et tables, et un réduit où stocker le matériel.

 

Je suis tendu, j'appréhende un peu cette rencontre, je ne sais comment sera perçue ma visite. Des questionnements inutiles, comme me le prouve leur accueil. Ils ont justement besoin d'avoir de la visite, de sentir que l'on les soutient, que l'on pense à eux, car ils sont bien seuls.

 

Seuls, face à un employeur détaché de leurs problèmes. Seuls face à des collègues qui craignent eux-mêmes pour leur place, « on les voit sortir après leur boulot, ils ne jettent pas un coup d'oeil dans notre direction, ils pressent le pas » confie une gréviste. Seuls face à la presse qui dès le début du conflit s'est désinteressée d'eux, « notre premier jour de grève, il y a eu l'enlèvement de la psychothérapeute, l'affaire de la Paquerette ». Seuls enfin face au désintérêt quasi général de la population genevoise.

 

Je ne comprends pas pourquoi l'on s'est détourné d'eux. On, nous, moi. Je les écoute me raconter leurs vies. 35 ans d'entreprise pour certains. Toujours prêts, disponibles. Les appels les jours de congé pour remplacer une collègue malade. Les conditions qui deviennent difficiles, années après années. La concurrence. La productivité. Le chantage à l'emploi. Et un jour, la grève.

 

Ce ne sont pas des fortes-têtes, ou des héroïnes ou des professionnels de la contestation. Ce sont des gens. On, nous, moi. Plongés subitement dans une réalité inacceptable. Cette grève, ils la font comme une conséquence logique, comme une évidence. Ils la portent aujourd'hui, ont-ils le choix, elle est en eux. « Au début de la grève, me dit l'une d'eux, nous avions mal physiquement, nous souffrions ; notre corps était usé par le travail, mais depuis quelques mois, nous allons mieux physiquement. Plus aucune douleur, rien. Dans la tête, c'est différent, nous souffrons, nous sommes inquiets. Et quand nous voyons nos anciens collègues passer quand ils sortent du travail, nous voyons les traces sur leurs corps. Nous les voyons se fatiguer, s'abimer, vieillir. A vue d'oeil ».

 

Un silence passe entre eux. Une minute peut-être, comme l'hommage à ce passé qui n'est plus, à ces illusions tuées déjà par une entreprise trop gourmande. Les regards se croisent. Je vois sur ces visages des sourires, mais n'arrive pas à en interpréter le sens. Détresse, résignation, fatalité ou l'assurance de faire ce qui est juste ?

 

Plus tard, nous partagerons un repas. Cher repas qui unit, qui recolle, qui fait revenir la bonne humeur, sans arrière-pensée. Et ils parleront d'avenir tandis que les avions emportent au-dessus de leurs têtes plus de 30'000 voyageurs par jour. Souvent pour des destinations de rêve ou pour le travail...

 

 

 

 

 

 

 

*http://geneva-aeroport.ch/

 

l'appel des grévistes peut être signé sur http://geneva-aeroport.ch/?page_id=17

 

 

 

08:00 Publié dans Genève | Tags : aéroport, grève, gate gourmet, suisse, travail, syndicat | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | |

15/04/2014

LISTE JORNOT DETOURNEE

 

Un peu de légèreté ne nuit pas, y compris dans une campagne pour le poste de Procureur Général. La compétence et la fermeté tant clamées par le candidat sortant ont été prises en défaut sur sa liste de soutien, laissée sans le moindre filtre (pourtant élémentaire précaution de sécurité à la portée du webmaster le plus novice).

Quelques camarades et moi avons pris, l'espace de quelques heures, cette liste comme terrain de jeu pour aligner les patronymes les plus fantaisistes, et les calembours les plus "grotesques" (selon Sophie Creffield, secrétaire générale du PLR).

Ci-dessous le texte de revendication que j'ai écrit (inspiré par Ravachol, et co-signé par mes camarades toxiques et pernicieux)

"Nous revendiquons l'inscription de Bisoune Urs, Elpic Larissa, Cepa Juste, Huilda Rachid et autres éminents supporters sur la liste de soutien d'Olivier Jornot.

 

Si nous prenons la parole, ce n’est pas pour nous défendre des actes dont on pourrait nous accuser, car seule la société, qui par son organisation met les hommes en lutte continuelle les uns contre les autres, est responsable. En effet, ne voit-on pas aujourd’hui dans toutes les classes et dans toutes les fonctions des personnes qui désirent, nous ne dirons pas la mort, parce que cela sonne mal à l’oreille, mais le malheur de leurs semblables, si cela peut leur procurer des avantages. Exemple : un candidat ne fait-il pas des vœux pour voir un concurrent disparaître ; tous les locataires en général ne voudraient-ils pas, et cela réciproquement, être seuls à jouir des avantages que peut rapporter l'obtention d'un appartement? Le détenu sans espace vital ne souhaite-t-il pas, pour obtenir de la place, que pour un motif quelconque celui qui partage sa geôle en soit rejeté? Eh bien, dans une société où de pareils faits se produisent on n’a pas à être surpris des actes dans le genre de ceux dont nous nous accusons, qui ne sont que la conséquence logique de la lutte pour l’existence que se font les hommes qui, pour rire, sont obligés d’employer toute espèce de moyen. Et, puisque chacun est pour soi, celui qui est dans la tristesse n’en est-il pas réduit à penser : "Eh bien, puisqu’il en est ainsi, nous n’avons pas à hésiter, lorsque nous déprimons, à employer les moyens qui sont à notre disposition, au risque du ridicule ! Les patrons, lorsqu’ils renvoient des ouvriers, s’inquiètent-ils s’ils vont mourir de faim ? Tous ceux qui ont du superflu s’occupent-ils s’il y a des gens qui manquent des choses nécessaires ?"

 

Comment admettre que tout est drôle dans la société, quand le contraire se voit d’une façon aussi claire ? Il y a bien des gens qui plaindront toutes ces victimes, mais qui vous diront qu’ils n’y peuvent rien. Que chacun se débrouille comme il peut ! Que peut-il faire celui qui manque du nécessaire en travaillant, s’il vient a chômer ? Il n’a qu’à se laisser mourir de faim. Alors on jettera quelques paroles de pitié sur son cadavre. C’est ce que nous avons voulu laisser à d’autres. Nous avons préféré nous faire toxiques, pernicieux, potaches et grotesques. Nous aurions pu mendier : mais c’est puni par vos lois qui font un délit de la misère. Si tous les neurasthéniques, au lieu de geindre, projetaient des tartes à la crème pour tous les prétextes, les arrogants comprendraient peut-être plus vite qu’il y a danger à vouloir consacrer le tout sécuritaire, où l’inquiétude est permanente et la liberté menacée à chaque instant.

 

On finira sans doute plus vite par comprendre que les humoristes grotesques ont raison lorsqu’ils disent que pour avoir la tranquillité morale et physique, il faut brocarder les causes qui engendrent la sinistrose et les sinistres.

 

Voilà pourquoi nous avons commis les actes que l’on sait et qui ne sont que la conséquence logique d'un manque de protection informatique d’une liste de soutien qui ne fait qu’augmenter le nombre de ses victimes par son absence de rigueur ; on dit qu’il faut être cruel pour railler son semblable, mais ceux qui parlent ainsi ne voient pas qu’on ne s’y résout que pour éviter d'être accablé par les jocrisses. De même, vous, messieurs les jurés, qui, sans doute, allez nous condamner moralement, parce que vous croirez que c’est une nécessité et que notre condamnation sera une satisfaction pour vous qui avez horreur de voir froncer nos zygomatiques, mais qui, lorsque vous croirez qu’il sera utile de les froncer pour assurer la paix de votre contentement, n’hésiterez pas plus que nous à le faire, avec cette différence que vous le ferez sans ressentir aucun frisson, tandis que, au contraire, nous nous agissions pour le plaisir, pour la fraîcheur et pour la légèreté.

 

Oui, nous le répétons: c’est la société qui fait les criminels, et au lieu de les frapper, vous devriez employer votre intelligence et vos forces à transformer la société. Du coup, vous supprimeriez tous les crimes ; et votre œuvre, en s’attaquant aux causes, serait plus grande et plus féconde que n’est votre justice qui s’amoindrit à punir les effets.


Catherine Armand, Helena de Freitas, Pierre Gauthier, Stéphane Guex-Pierre et Marcel Chombier"

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05/04/2014

Carton plein pour Appartements Vides

logement,facebook Voici trois mois, quasi jour pour jour, que sur Facebook j'ai créé le groupe « Appartements Vides à Genève». Le but de cette démarche était uniquement de recenser tout appartement vide depuis plus de trois mois. Il existe certes une statistique officielle, régulièrement brandie par le milieu immobilier, d'autres détracteurs ou personnes estimant notre démarche inutile, mais selon un principe simple, je préférais « voir » par moi-même.

 Le succès de la démarche s'est vite révélé efficace puisqu'après 8 jours d'existence, nous étions déjà en mesure de fournir une liste de 114 appartements vides, pour la grande majorité ayant « échappé » à la statistique ; certains faisant même l'objet d'un « oubli » des propriétaires d'annoncer, puisque vides depuis au moins 3 ans, ils ne figuraient sur aucun chiffre officiel annuel entre 2011 à 2013, ceci en contravention avec l'art. 29 de la L520.

 Aujourd'hui, nos inventaires ont déjà mis à jours près de 300 appartements vides « non déclarés », qui s'ajoutent aux 268 « officiels ». Tout porte à croire que nous n'avons découvert que la pointe de l'iceberg, puisque Swisslife, plus gros propriétaire immobilier en Suisse avouait récemment compter un parc de cent appartements vides, rien qu'à Genève. Qu'en est-il alors chez les autres gros propriétaires ?

 Les services du Département de l'Aménagement, du Logement et de l'Energie dirigés par Antonio Hodgers vont très prochainement, selon les engagements du ministre, nous rendre compte des différentes enquêtes diligentées suite à notre action. Parmi les cas signalés par les membres de notre groupe, il y en aura très certainement de nombreux qui ne révéleront aucun abus, d'autres plus ambigus se mettront très vite en conformité, et certains manifestement abusifs seront remis sur le marché avant que de subir une expropriation temporaire.

 L'acte 1 de notre action est joué. La presse a soutenu et relayé notre combat, le milieu immobilier sait qu'il va devoir compter avec nous dans les mois à venir, et le landernau politique a adopté le logement comme sujet de prédilection dans le débat de cette nouvelle législature. C'est beaucoup en trois mois, c'est peu à l'aune des souffrances quotidiennes de près de 6'000 mal logés à Genève.

 

 

 

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